Mali : le calvaire des étudiants d’universités publiques

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Quand j’ai eu le bac, j’étais toute excitée : « Waouw! Je vais à l’université! Je suis maintenant majeure. Je suis une grande fille. » Je m’imaginais déjà comment ça serait : les cours avec des éminents professeurs, l’ambiance avec les autres étudiants, le changement de décor et même de système… Excitée comme une puce, j’ai tout de suite accepté d’aller m’inscrire à la faculté des sciences juridiques et politiques de Bamako. Sous les conseils avisés de mon père. Que dis-je? Je n’ai même pas eu mon mot à dire! De toute façon, à l’époque, je ne connaissais rien sur les universités de mon pays. Tout ce que je voulais, c’était aller dans une faculté et être étudiante. Mais, sincèrement, j’étais loin de m’imaginer tout ce qui m’attendait.

La galère dès l’inscription

Dans toutes les universités, il faut d’abord commencer par l’inscription. Évidemment, comme tout bon élève, j’avais déjà tous mes documents fins prêts. Tout va bien se passer, c’est juste une inscription. Il n’y a rien de plus banal. N’est-ce pas? Eh bien pour votre gouverne, dans les universités publiques de chez moi, ce n’est pas aussi facile qu’on se l’imagine. Déjà à l’inscription, tu te rends compte qu’il n’y a vraiment pas de règlement.

L’inscription, tu ne la règles pas avec l’administration hein! Non non. C’est les membres de l’AEEM qui décident quand et comment un étudiant s’inscrit. L’AEEM est l’Association des Élèves et Étudiants du Mali. Normalement, ils sont là pour revendiquer les droits des étudiants, les représenter dignement devant l’administration universitaire, défendre les étudiants en cas de problèmes ou autres désagréments. Malheureusement pour nous, l’AEEM est tout le contraire de ce qu’il prétend être. Au contraire, cette association est crainte par les étudiants, du fait de leur réputation peu recommandable. Ils font régner la terreur au sein de l’université par leurs actes injustes et barbares. On ne peut compter le nombre de fois où des membres l’AEEM a agressé un étudiant…

À la fac de Bamako, il faut payer pour tout – crédit : CC

Pour en revenir à cette histoire d’inscription, l’AEEM exige une certaine somme pour que tu puisses t’inscrire « dans la paix et dans la sérénité ». Tu as le choix. Soit une inscription VIP avec la somme qui va avec… C’est-à-dire qu’ils faciliteront tout le processus pour toi. De ton enregistrement au payement de ta quittance, ces « bon samaritains » t’aident à en finir le plus tôt possible. Il y a aussi une inscription « classe moyenne », avec la somme qui va avec… Évidemment moins coûteuse que la première. Cette fois-ci, ils t’aident à rentrer dans un rang constitué de plusieurs centaines d’étudiants. Certains de ces étudiants viennent s’inscrire depuis 4 ou 5 heures du matin, avant même l’ouverture des locaux! Et ils passent souvent des semaines à répéter le même scénario.
Tant que tu payes « leur argent » tu as une place de choix dans le rang peu importe qui était là avant qui.

Les salles bondées et les professeurs absents

Après l’inscription, nous allons prendre nos emploi de temps… Et comment vous décrire le fameux amphithéâtre ? Voyons… avec un peu d’effort je vais y arriver!
Notre salle de cours est une ancienne salle de spectacle piteuse et désastreuse.
Les chaises? Oh, mais ce ne sont pas des chaises ça… Certaines sont sans dossiers, d’autres en très mauvais état et aucune n’a de table pour écrire. On était obligé de mettre nos cahiers sur nos pieds pour prendre des notes. Pathétique!
La sonorisation? Hum, n’essaie même pas de chercher à comprendre ce que le professeur dit, tu ne feras que perdre ton temps. Je me souviens qu’au début on n’arrêtait pas de se demander sans arrêt ce que le professeur disait. Ensuite, on a abandonné. Pathétique!
Le professeur en question, on ne le voyait même pas très bien tellement la salle était bondée. D’ailleurs, on ne le voyait pas très souvent. Parce qu’au lieu de venir dispenser le cours pour lequel il est payé, Monsieur avait des choses bien plus importantes à faire. Un petit stagiaire sans expérience faisait l’affaire.

crédit : Nathaniel Tetteh

Les NST  : Notes Sexuellement Transmissibles

Quelques mois après la reprise, ils organisent des séances de TD, Travaux Dirigés. Ces séances de TD nécessitent une petite salle de classe, vu que chaque salle ne prendrait qu’une soixantaine d’étudiants. Je ne vous dit pas quelle a été ma joie en apprenant cette nouvelle. Enthousiaste je me disais : « Enfin, je vais pouvoir être dans de bonnes conditions pour bien suivre les cours. On aura le professeur rien que pour nous. Je vais participer à ma guise. »
Les TD en question, on n’y apprend vraiment rien de nouveau. Déjà, le professeur nous obligeait à acheter son livre. Attendez! Ce n’est même pas un livre ça voyons, une brochure plutôt, dans laquelle se trouve des ramassis de quelques notions prises sur internet (pour certains). Tous les professeurs vendaient leurs brochures avec la complicité des membres de l’AEEM. Et l’achat était faussement volontaire. En réalité, c’était obligatoire, sinon tu n’auras pas la note du professeur concerné. Quant aux TD, des fois, on ne faisait rien de spécial en cours.

Pour avoir tes notes, là aussi, il faut payer. Il faut s’acquitter de la modique somme de 10.000 FCFA aux membres de l’AEEM, une bonne partie de la somme étant destinée au professeur.
On connaît tous les MST, les maladies sexuellement transmissibles. Eh bien, nous, à l’université des sciences juridiques et politiques de Bamako nous avons les NST, les Notes Sexuellement Transmissibles.
Les professeurs promettent monts et merveilles aux filles juste pour les avoir. Je me souviens, il y a de cela quelques années, un professeur a été pris en photo avec une étudiante dans son bureau dans des positions explicites… L’affaire a fait scandale, surtout sur les réseaux sociaux, mais a été très vite étouffée par l’administration.

L’irresponsabilité de l’administration

À la fac de droit où j’ai étudié la corruption est flagrante. Mais surtout l’administration est quasi inexistante lorsqu’il s’agit de remettre de l’ordre. Au contraire, ils sont au courant des agissements des professeurs, des membres de l’AEEM et de certains étudiants, qui ont compris que la facilité pouvait ouvrir des portes.
Les professeurs dispensaient leurs cours comme ils veulent, donc souvent sans méthode pédagogique, et venaient quand ils voulaient. Il n’y a aucun contrôle. Certains dispensaient même des TD sans avoir le statut d’enseignant.

crédit : Olu Eletu

Les bourses qui ne viennent jamais à temps

La logique voudrait que les étudiants obtiennent leurs bourses tout juste au début des cours. Les bourses qui doivent servir normalement au transport, à l’achat des fournitures ou autres… Malheureusement pour nous les bourses ne tombent qu’à la moitié de l’année scolaire, parfois à la fin.Dans ce cas, comment est ce que les plus démunis arrivent à s’en sortir? Eux qui comptent sur cet argent pour supporter toutes les dépenses de l’année universitaire. La plupart s’endette jusqu’au cou avant l’arrivée de ces fameuses bourses!

Les grèves interminables

Que ça soit les étudiants ou les enseignants, tout le monde grève. Pour un oui ou pour un non. Les grèves sont devenues une pratique courante… très courante à vrai dire. Des fois, c’est pour une bonne cause, mais sincèrement, la plupart du temps, les étudiants eux-mêmes ne connaissent pas la raison de la grève… En cumulé, on peut estimer que l’université est en grève la moitié de l’année universitaire!

Ce n’est plus une université mais un champ de bataille

Mais le pire, et là, accrochez-vous bien! Courant décembre 2017, une émeute a éclaté dans la faculté des droits privés. On a assisté à toute sorte de massacres. Des bagarres. Des casses. Des affrontements entre différents clans.
Bilan: plusieurs blessés et deux morts.
Suite à cette honte nationale, la police a mené un semblant de perquisition. Je vous laisse admirer l’arsenal de guerre qui a été déniché :

Crédit photo Fatim Touré
Armes saisies aux mains des membres de l’AEEM – crédit photo : Fatim Touré
Crédit photo Fatim Touré
Arme à feu confisqué – crédit photo : Fatim Touré
Crédit photo Fatim Touré
Manchettes et autres – crédit photo : Fatim Touré

 

On se demande bien où est passée l’administration dans tout ça? Où est la sécurité? Où sont les règlements? Ne cherchez pas. Il n’y a pas de réponse.

 

Pour que ce genre de carnages arrivent, il y a deux grandes causes:

  • L’AEEM, qui est la seule et unique association de l’université, est un monde assez convoité.

Le président de l’association est comme le roi de l’université jouissant de tous les privilèges. Il ne rentre pas en cours, il ne fait pas d’examen, il est toujours et incontestablement admis en classe supérieure. Il traite directement avec l’administration. Il traite des affaires douteuses avec les politiciens.
Aujourd’hui un président de l’AEEM vit mieux qu’un fonctionnaire de l’État. Il a sa propre voiture, son salaire (si on peut appeler ça comme ça) et certains même construisent des maisons sur le dos des étudiants. Ce qui fait que l’AEEM est très convoitée.
Ceci dit, pour qu’il y ait un président, une soit-disant élection est organisée. Des campagnes se font partout. De la mobilisation des différents partis au vote orchestré. C’est comme une vraie campagne électorale. Sauf que le président en tant que tel est élu depuis des lustres (d’ailleurs c’est partout même). Du coup vient la contestation de l’opposition et nous voilà au centre d’une guerre qui n’épargne personne. Tout les coups sont permis et bien sûr toutes les armes sont autorisées.

  • Les membres de l’AEEM entre eux ne s’entendent pas sur le partage du butin extorqué sur les étudiants.

Le film se passe comme suit : un professeur avec la complicité (comme toujours) des membres de l’AEEM organise un cours spécial. Le cours n’a rien de spécial, je vous assure… Ce cours spécial est obligatoire pour avoir la note du professeur. Et est bien entendu payant. Ce sont les membres de l’AEEM qui s’occupent de tout. Que ça soit la salle, la liste des élèves, la collecte de l’oseille, etc. Le professeur en question n’a qu’a honorer les étudiants de sa présence, avec le soit-disant sujet de l’examen.
Après vient le partage. Le professeur empoche sa part et le reste est partagé entre les membres de l’AEEM. Là aussi il y a problème. Parce qu’ils essaient de s’escroquer entre eux. Naissent alorsde grands conflits et on assiste à des affrontements dignes d’un western.

Les Menaces

Au moment où je peaufinais cet article, je reçois un message d’un frère blogueur qui me dit que l’AEEM c’est aussi la CIA… Qu’elle possède une liste noire, avec les noms et adresses de ceux ou celles qui seront ses prochaines victimes. L’info en question lui a été confirmée par un frère à lui. Hahaha, j’en rigole là mais, si c’est vrai, j’ai carrément la trouille tout de même! Qui sait? Bref tout ceci ne fait que confirmer ce que je savais déjà. Comme le dit le chanteur Tiken Jah Fakoly : « plus rien ne m’étonne ». Je suis au summum de ma déception. Je serais sûrement sur la prochaine liste avec tout ce que je viens de dénoncer. En tout cas si vous n’avez plus de mes nouvelles faites des investigations. (Je suis trop jeune pour m’éteindre maintenant! 😂😂 Une si jolie et intelligente fille comme moi 👌. Ah oui, je fais mon éloge hein! C’est peut être mon dernier article. En entendant, commentez et partagez l’article! C’est ma dernière volonté 😂)

Les étudiants ont baissé les bras

Si les choses s’empirent et s’enveniment c’est aussi parce que les étudiants eux-même ont baissé les bras… Au contraire, cette situation profite à beaucoup qui ont opté pour la facilité. Il suffirait juste de payer une certaine somme pour que ton nom apparaisse sur la liste des admis. Pas besoin de suivre les cours, pas besoin de se déplacer pour venir faire les TD (prétendument obligatoires, balivernes, oui!) Tout cela se fait en clando mais tout le monde est au courant.

crédit : Tamarcus Brown

Niveau catastrophique, diplôme inutile

Côté niveau intellectuel, que peut-on attendre des étudiants d’une telle université livrés à eux-mêmes? L’autodidactisme, c’est bien. Mais un apprenant sans guides, sans mentors ou même sans conseillers ne peut qu’être catastrophique… Dans ce cas, nous aurions pu rester à la maison avec nos brochures obligatoirement achetées, qui ne servent à rien d’ailleurs. Les diplômes de ces universités ont peu de valeur. Tout le monde sait comment ça fonctionne, du coup on t’assimile à un vaurien.

Beaucoup de parents ont compris le système. Ils essayent de payer une deuxième université privée à leurs enfants, en plus de l’université publique. Quitte à y laisser tout leur sous et leur patrimoine. Beaucoup vont jusqu’à s’endetter. Selon eux, c’est de l’investissement.
De nombreux professionnels, maintenant plus âgés, qui n’ont pas eu le niveau souhaité dans une université publique, « retournent aux bancs » des années plus tard dans une université privée, pour parfaire leur parcours et avoir un vrai diplôme…

La défaillance de l’Etat…

Sérieusement à nos jours-ci, les universités du Mali ont très mauvaise réputation. Pour cause l’État ne s’investit pas dans le système universitaire comme il se doit.
C’est bien de construire des nouveaux bâtiments, c’est bien d’inaugurer des salles sous le regard approbateur des médias. Mais tout cela est vain si les mauvaises pratiques subsistent. Le système est défaillant, c’est clair et net.

Pourquoi l’État ne s’investit pas? Pourquoi l’Etat ne se sent pas concerné? Et bien parce que la plupart d’entre eux envoient leurs enfants à l’extérieur pour des études prestigieuses et de qualités. Ou ils leur payent des universités privées à coût de millions. Ils ne s’intéressent guère à l’éducation publique car leurs enfants n’y sont pas. Beaucoup de ces enfants de la bourgeoisie ont déjà leur avenir garanti et assuré, alors que la majorité des étudiants des universités publiques sont issus de familles pauvres, très très pauvres pour certains. Venu de la brousse et des régions éloignées, ils espèrent un avenir meilleur, malgré les conditions inhumaines dans lesquelles ils étudient. Certains n’ont pas de logeur dans la capitale. D’autres n’ont rien à se mettre sous la dent, ni même de quoi payer le transport pour aller suivre les cours. Pour survivre, de nombreuses filles se sont données à la prostitution clandestine dans les campus, avec les autres étudiants, avec les professeurs et même dans la ville.

Pour tout vous dire, j’ai vraiment honte de l’université publique de mon pays. Honte de ce système éducatif. Honte de ce diplôme qui ne vaut rien pour bon nombre de personnes. Quand est-ce que les choses vont changer? J’ai peur pour la génération à venir. J’ai peur pour mes petits frères et petites sœurs. Cet héritage qu’on leur laisse ne fait pas bonne figure. Ça ne fera pas le poids dans une quelconque compétition. Nous n’avons pas d’enseignement de qualité qui donne envie d’apprendre. Mais s’il y a une chose dont je suis sûre, c’est que c’est les études qui vont réveiller l’Afrique.
On dit que l’aube annonce toujours le lever de soleil. Qui sait? C’est peut être le début du changement.

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11 Comments

  1. Attino

    Je respecte ta dernière volonté. En tout cas si tu t’en vas tu vas nous manquer. LOL!
    L’AEEM c’est vraiment une mafia, une plaie pour l’école malienne.

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    1. Toure Fatimata

      Mdr Attino au moins tu as respecté la dernière volonté ohhh. Snif snif quand je pense que je dois donner au revoir à mon blog je peut pas seigneur
      Euh bon sincèrement cette histoire d’AEEM doit être revue par l’administration et même par le gouvernement.

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  2. Sangare souleymane Ousmane

    t’inquiète ils n’oseront pas. Car tu n’a fais que dire ce que t’a vu sur la colline. Et je partage ta dernière volonté

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    1. alteregofatim

      Souleymane à ce stade là j’aurais dû dire autre chose pour ma dernière volonté vraiment hein du genre faites moi un transfert d’argent
      En tout cas cette histoire je l’ai vécu sur la colline donc…

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  3. passingbamba

    Bravo ma soeur! C’est le cas à l’Université Abdou Moumouni de Niamey àl la faculté des Lettres et Sciences Humaines UAM\ FLSH.
    C’est la honte et la décadence de nos valeurs.
    Soutien!!!

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    1. Toure Fatimata

      Totalement d’accord avec toi mon frère. J’ai la chair de poule quand je me relis. C’est irréaliste. Il faut que les choses changent.

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  4. Matièrè Koné

    C’est une réalité incontestable dans le milieu universitaire (je suis étudiant à la FST).

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    1. Toure Fatimata

      Effectivement c’est partout. Quelqu’un m’a dit a tu des preuves de ce tu avances? J’ai dit que non. J’ai pas besoin de preuves parce que j’ai vécu l’histoire.

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  5. Bachar Moustapha

    Hum,l’AEEM,c’est vraiment un État dans un État.Ils font la pluie et le beau temps. Chère soeur,que ton coup de gueule soit entendu. Merci d’avoir fini ta publication avec une note positive. comme quoi, un optimiste voit de l’opportunité dans chaque difficultés. vivement, le prochain numéro!!!

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    1. Toure Fatimata

      Exactement mon cher frère. C’est vraiment pas facile. Mais on a espoir que les choses changent.

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  6. Hawa

    Choquée…

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